03/05/2017

Candide et Narcisse

–   Narcisse, cher camarade, il faut tout faire pour que Marine Le Pen subisse la plus sévère défaite dimanche prochain. Nous devons donc voter Emmanuel Macron.

–   Candide, je t’en prie, ne prononce pas ce nom. Cela viole ma pudeur de gazelle. Et cesse de vouloir me culpabiliser !

–   Eh bien, camarade, je ne te savais pas si fragile ! Une campagne électorale, c’est fait pour débattre. Ne me dis pas que tu mets sur le même plan Le Pen et Macron.

–   Aaarrgh ! Tu m’écorche les oreilles avec ce patronyme repoussant. Je ne voterai en aucun cas pour ce suppôt du Grand Capital. Lepénisme et Macronisme sont les deux visages d’une même oppression. Je m’abstiendrai ou je voterai blanc.

–   Quand même, tu ne peux pas mettre sur le même plan un social-libéralisme, certes peu enthousiasmant quand on est de gauche, et le programme de haine, xénophobe, raciste et fascistoïde du Front National. Tu banalises dangereusement ce dernier.

–   C’est vrai, le Front National et Marine Le Pen sont pires que tous les autres. Mais Macron ne vaut pas mieux.

–   C’est très logique ! Tu admettras quand même qu’en refusant de voter pour Celui dont le Nom ne doit pas être prononcé tu favorises objectivement la candidate du FN. Toute voix qui manque à Macron réduit l’écart entre les deux candidats. S’abstenir c’est donner la moitié de son vote à Marine Le Pen, c’est un mathématicien célèbre, Cédric Villani, qui le dit. C’est d’ailleurs mathématique : chaque voix a le même poids, donc chaque abstention ou vote blanc a le même effet, quelle que soit sa motivation.

–   C’est ta mathématique, ton point de vue. Moi, j’adhère à une mathématique alternative. Mon abstention ou mon vote blanc ne donneront pas une demi-voix à Marine Le Pen, car ma sainte colère est pure. Ce sont d’autres abstentionnistes, non touchés par la Grâce des Insoumis, qui favoriseront le FN.

–   En somme, tu rejoins Trump et ses faits alternatifs.

–   Ne m’insulte pas ! Mon alternativité n’a rien à voir avec celle de Trump. Tes tentatives de culpabilisation sont dérisoires et contreproductives. Tu sais bien que je ne souhaite en aucun cas la victoire de Marine Le Pen et que je serai furieux si cela se produit.

–   Je sais. Tu ne veux pas ce résultat, mais tu l’acceptes s’il survient, comme conséquence possible de ton comportement. En droit pénal, on appelle cela le dol éventuel. Tu pourrais être coupable de fascisme par dol éventuel.

–   De nouveau les insultes et les grands mots ! Qu’on me laisse tranquille ! D’ailleurs, je n’accepte pas ce résultat, je suis certain qu’il y aura assez d’imbéciles heureux comme toi pour voter pour l’autre, le banquier. Donc je ne risque rien.

–   Mais pourquoi devrais-je, moi, faire le sale boulot s’il est si méprisable et stupide de voter pour Macron ? Cela t’arrange bien qu’il y ait des imbéciles comme moi pour t’éviter le cauchemar Le Pen.

–   Tu ne peux pas nous comparer. Je suis un Pur, un Insoumis. Toi tu es un électeur ordinaire, qui plus est social-démocrate, voire social-traître. Mon destin est de manifester mon opposition au néo-libéralisme et au fascisme par une fulminante abstention ou un retentissant vote blanc. Ton devoir est de ne pas faire mentir les sondages et de garantir que je dorme bien dimanche soir. Sans vouloir te vexer, mon cher.

–   Ben, quand même un peu. Je me sens la bonne poire dans cette affaire. Je fais le boulot, mais on me méprise.

–   Arrête de pleurnicher ! D’ailleurs tout cela c’est de ta faute. Si tu avais voté Mélenchon au premier tour, on n’en serait pas là. Et si, par impossible, Marine Le Pen était élue, ce sont les gens comme toi qui en porteraient la responsabilité, pour n’avoir pas su être plus nombreux. Dans ce cas, j’irai immédiatement manifester dans la rue ma rage contre vous et je t’avertis, elle sera terrible.