06/10/2015

Le fantasme de toute puissance

Si un avocat conseille à un locataire de ne plus payer son loyer en lui affirmant que le propriétaire « n’osera jamais résilier le bail », il commet une grave faute professionnelle. C’est pourtant une démarche de ce type que les ténors de l’UDC proposent pour concrétiser le vote du 9 février 2014.

Les contingents d’immigration sont contraires à l’accord sur la libre circulation des personnes que la Suisse a conclu avec l’Union européenne. L’initiative acceptée le 9 février exige dès lors que cet accord soit renégocié et adapté. Mais, pour modifier un accord, il faut être deux. Or, l’Union européenne a clairement manifesté son refus de toucher à la libre circulation. Faut-il alors que la Suisse dénonce cet accord ? L’initiative ne le dit pas et l’UDC a une autre solution : il suffit que la Suisse instaure les contingents sans se préoccuper de l’accord qu’elle a signé. Nos partenaires sont trop divisés, trop couards et trop dépendants de la Suisse pour réagir.

Le style de la démonstration varie. Martial, à la Blocher : tapons du poing sur la table et Bruxelles s’inclinera devant la souveraineté du peuple suisse. Doucereux, à la manière de l’avocat Nidegger : dormez en paix braves gens, la Suisse fait ce qu’elle veut, il ne lui en coûtera rien car nous sommes les meilleurs, d’ailleurs aucune catastrophe n’est intervenue depuis le 9 février. Comme l’initiative n’a pas encore été appliquée le contraire eût été étonnant. Le type qui a sauté du 50ème étage du gratte-ciel pouvait effectivement se dire à la hauteur du 20ème étage, « jusqu’ici tout va bien ».

Mais le fond reste le même : jouer sur le fantasme de toute puissance qui sommeille en chacun de nous. Individuellement, la raison reprend en général le dessus : averti des conséquences légales du non-paiement du loyer, le locataire n’écoutera sans doute pas le mauvais conseil. Mais, collectivement, la responsabilité étant diluée et les conséquences plus floues, la tactique peut marcher. L’UDC entend d’ailleurs la réutiliser avec son initiative contre la CEDH. Ses experts nous expliquent déjà qu’il suffira aux autorités suisses de ne pas appliquer les décisions de la Cour européenne des droits de l’homme et que rien ne se passera.

La posture est cynique et moralement indéfendable. Elle est surtout insensée. La Suisse n’est ni les Etats-Unis imbus de leur exceptionnalisme, ni la Russie de Vladimir Poutine. Si elle ne respecte pas ses engagements, elle subira évidemment des mesures de rétorsion, qui lui feront beaucoup plus mal qu’à ses partenaires. Même si les accords bilatéraux ne sont pas dénoncés, une Suisse qui ne les applique pas et le revendique fièrement ne sera plus un partenaire fiable. Nos universités ont eu un avant-goût de ce qui nous attend avec la relégation de la Suisse sur un strapontin en matière d’échange d’étudiants et de recherche.

Si la Suisse ne parvient pas à trouver, elle-même, une solution pour sauver sa relation avec l’Union européenne, elle ne sombrera pas d’un coup dans la misère. Mais la facture sera douloureuse. Les accords bilatéraux n’ont pas été conclus pour faire plaisir à l’Union européenne, mais parce qu’ils sont dans l’intérêt de la Suisse. C’est pour cela que le peuple suisse les a acceptés en votation populaire. On lui a fait croire l’an passé qu’il pouvait les conserver tout en rétablissant les contingents envers les européens. L’UDC persiste, contre toute évidence, à répéter cette fable. Mais un mensonge répété mille fois ne devient pas une vérité.

Il faudra donc que le peuple tranche, en toute connaissance de cause : maintenir les accords bilatéraux ou rétablir des contingents d’immigrants européens, en en payant le prix plein tarif.

 

Les commentaires sont fermés.