18/08/2015

Comment défendre les universités à Berne

Les élections fédérales ne sont pas des élections professionnelles. Elles se disputent sur des programmes politiques qui embrassent l’ensemble des préoccupations économiques et sociales, bien au-delà du petit monde de chaque candidat ou candidate.

Il n’en reste pas moins qu’en tant qu’enseignant à l’Université de Genève et, à ma connaissance, seul candidat genevois dans cette situation, je me sens une responsabilité particulière, au-delà des appartenances partisanes, vis-à-vis de l’institution à laquelle j’appartiens et dont le destin m’est cher. Je n’entends pas m’ériger en défenseur des intérêts particuliers des professeurs, ce qui serait du corporatisme de mauvais aloi. Mais il n’y a aucune raison que j’oublie d’où je viens et que je ne sois pas sensible aux défis politiques majeurs auxquels font face les hautes écoles suisses.

A cet égard, six éléments sont pour moi prioritaires.

Le premier est bien sûr le rétablissement d’une relation ouverte avec l’Union européenne, condition essentielle du rayonnement international de nos universités, tant pour les échanges d’étudiants que pour la recherche. A cet égard, le vote du 9 février 2014 a été une catastrophe. L’UDC, qui cultive volontiers une posture anti-intellectuelle, minimise les conséquences d’un isolement de la Suisse dans le monde de la formation et de la recherche, mais ce faisant elle ne méprise pas seulement celles et ceux qui poursuivent une formation supérieure ou travaillent dans la recherche, elle met en danger la place de notre pays dans le monde scientifique et académique. Il faut donc tout faire pour sortir de l’impasse dans laquelle se trouve la Suisse, sans doute en votant à nouveau et clairement, non pas sur le même objet que le 9 février, mais sur le maintien ou non des accords bilatéraux avec l’Union européenne, en toute connaissance de cause et en tirant pleinement les conséquences de ce nouveau vote. En attendant, les autorités fédérales doivent adopter les mesures compensatoires nécessaires pour que les hautes écoles suisses puissent tenir leur place sur le plan international.

Il faut en outre placer la formation au cœur de la politique économique et sociale de la Confédération. C’est un truisme de rappeler que la seule matière première dont dispose la Suisse est la matière grise. Mais c’est une autre chose, qui demande une volonté politique ferme, d’agir en conséquence, en termes de dotations budgétaires, de bourses, de logement pour les étudiants et d’une manière générale de conditions cadres favorables à la formation et à la recherche.

Dans ce contexte, il est vital de maintenir et si possible d’augmenter le soutien financier de la Confédération aux hautes écoles et à la recherche, régulièrement menacé par les programmes d’économie.

J’entends aussi lutter de manière intransigeante pour la liberté académique et l’indépendance de la recherche. Ces deux principes essentiels sont aujourd’hui menacés par une vision purement utilitariste de la formation et de la recherche qui risque de mettre celles-ci sous influence directe des entreprises, notamment par la course effrénée aux financements privés.

La promotion des femmes dans les domaines et les fonctions, notamment professorales, où elles sont encore trop minoritaires doit être poursuivie sans relâchement. Comme le montre le recul de la représentation féminine en politique, toute complaisance en matière d’égalité entraîne une régression.

Enfin, la défense du français, comme langue de recherche, en tout cas en sciences humaines, et comme élément d’identité de notre Université, me tient aussi à cœur. Une telle défense est parfaitement possible sans tomber dans le provincialisme. C’est au contraire l’abandon de l’utilisation des langues autres que l’anglais dans la formation supérieure et la recherche qui constitue une forme de crime contre la culture.

D’une manière générale, les hautes écoles doivent rester des institutions de service public et ne pas être réduites au rang de simples entreprises concurrentes dans une vision mercantile de la science et l’enseignement. Elles doivent assumer pleinement leur rôle de lieu de pensée critique, face aux impératifs de l’économie, ainsi qu’aux modes, notamment celle du « tout mesurable » et celle de classements aussi fallacieux que pervers.

Je suis bien conscient que les problématiques touchant à l’Université sont plus larges et plus complexes que les quelques points que je viens d’évoquer. C’est pourquoi j’accueillerai avec joie remarques, suggestions et réflexions sous forme de commentaires à cette note ou qui me seront adressés en utilisant la page contact de mon site (www.tanquerel.ch).

02/08/2015

Blocher de retour au Conseil fédéral ?

Les élections fédérales de cet automne auront-elles un enjeu important ? A lire Jean-Daniel Delley (www.domainepublic.ch/articles/27800)  récemment dans Domaine Public, on peut en douter : il n’y a, en Suisse, ni majorité ni opposition au sens des régimes parlementaires, mais des majorités changeantes au gré des dossiers, relève-t-il. C’est juste et Delley a bien le droit d’ironiser sur un Christian Levrat évoquant une « majorité des forces progressistes » dont ferait partie le PDC.

Et pourtant, peut-on vraiment considérer que le Conseil fédéral d’il y a dix ans, avec Blocher et Merz, et celui d’aujourd’hui, certes pas de gauche ni de centre gauche, sont politiquement équivalents ? Peut-on vraiment croire que si l’UDC et le PLR prennent la majorité au parlement, le tournant énergétique, sans nucléaire, survivra ou qu’une réforme de l’AVS et de la LPP pourra aboutir sans que les femmes n’en paient le prix ?

Or, c’est bien de cela qu’il s’agit. Contrairement à ce que prétend Toni Brunner, l’Assemblée fédérale et le Conseil fédéral ne sont évidemment pas dominés par une majorité de centre-gauche. Delley le souligne avec raison (www.domainepublic.ch/articles/27800). Mais c’est un fait qu’aujourd’hui les deux partis les plus résolument à droite, l’UDC et le PLR, n’ont ensemble de majorité dans aucune des chambres. Il ne leur manque cependant que 13 sièges au Conseil national et 20 sièges sur l’ensemble de l’Assemblée fédérale.

Si, le 18 octobre, le PS progresse et que le PDC, les Verts et les deux petits partis centristes résistent mieux que prévu, le risque d’un brutal virage à droite au Conseil fédéral et au parlement sera clairement écarté. Dans une hypothèse moins optimiste, si l’UDC et le PLR gagnent des sièges, mais échouent dans leur tentative d’obtenir la majorité eux seuls, les choses seront plus compliquées, mais on peut espérer éviter à tout le moins une reblochérisation du Conseil fédéral.

Il ne faut cependant pas se voiler la face. Les élections à Bâle-Campagne et à Lucerne rendent possible un scénario du pire : celui où le PS stagnerait, voire reculerait notamment au Conseil des Etats, où les Verts s’effondreraient et où le PLR et l’UDC progresseraient de manière spectaculaire. Fort alors d’une majorité en tout cas au Conseil national et dans l’Assemblée chambres réunies, ces deux partis pourraient bloquer toute réforme progressiste et composer le Conseil fédéral à leur guise. Nul doute que le sort d’Eveline Widmer-Schlumpf serait scellé : elle serait remplacée par un blochérien de stricte obédience. On rappellera aussi, la proposition du président de l’UDC d’offrir un deuxième siège au PDC au détriment du PS. Suivant le résultat des élections, cette proposition pourrait bien refaire surface. Elle entraînerait  de fait le passage du PS dans l’opposition et un Conseil fédéral composé de trois UDC, deux PLR et deux PDC. Dans un tel contexte, Christoph Blocher pourrait être tenté par un retour triomphal comme homme fort du gouvernement.

Même si l’on considère un tel scénario comme fantaisiste, il reste qu’une majorité PLR-UDC aux Chambres fédérales aboutirait à un retour sinon de Blocher en personne, mais pour l’un moins d’un de ses clones au gouvernement.

Christian Levrat, fonction oblige, dramatise un peu, mais il a bien raison d’affirmer que les prochaines élections fédérales seront les plus importantes politiquement depuis longtemps. Beaucoup dépendra donc de la mobilisation des électeurs et électrices progressistes, plus indispensable que jamais.