23/11/2014

Ecopop, xénophobe et raciste

Le sophisme sanctificateur

On connaît la vieille tactique de la diabolisation par association : telle proposition est soutenue par un extrémiste, elle est donc extrémiste. On s’économise ainsi la peine d’examiner le contenu de la proposition en cause. Je n’ai jamais aimé cette prétendue argumentation et je grince des dents lorsqu’elle est utilisée par des gens de gauche. Dans la campagne sur l’initiative Ecopop, les partisans de celle-ci nous servent la version inversée de ce sophisme. On exhibe à tout va telle icône féministe ou tel vieux sage écologiste, qui protestent de leur totale absence de xénophobie ou de racisme. Puisqu’ils soutiennent Ecopop, alors qu’ils n’ont pas la moindre particule de xénophobie ou de racisme en eux, répètent-ils en vibrant d’indignation, celle-ci ne saurait être xénophobe ou raciste. CQFD. 

J’ai de l’estime pour Philippe Roch et considère comme tout à fait déplacées les attaques personnelles dont il est victime. Mais il se prête à une manipulation. En effet, la pureté de son cœur en matière de xénophobie et de racisme n’a aucune importance. Seul compte le texte, en l’occurrence très clair, de l’initiative.

Celle-ci prétend lutter, dans une perspective malthusienne, contre la pression que l’humanité fait peser sur la nature et l’environnement. Mais la première des deux seules règles concrètes qu’elle propose est une limitation drastique de l’immigration. Elle est donc dirigée contre les étrangers. L’argument selon lequel l’initiative serait également dirigée contre les Suisses résidant à l’étranger, qui pourraient être empêchés de revenir au pays, est anecdotique et au demeurant récusé par les initiants. Nos problèmes écologiques ne sont donc pas causés, selon la logique même du texte de l’initiative, par l’augmentation de la population sur notre planète, mais par celle du  nombre d’étrangers dans notre pays. Ceux-ci sont priés de rester chez eux ou, s’ils préfèrent, dans un autre pays, mais pas la Suisse. On ne voit pas en quoi la pression exercée par l’espèce humaine sur la nature et l’environnement en serait allégée. A vrai dire, on pourrait alléguer que, puisque les habitants de la Suisse ont une empreinte écologique bien plus élevée que ceux des pays moins riches d’où provient une très large partie de l’immigration, si l’on ferme la porte aux immigrants, ces derniers conserveront une empreinte écologique plus faible dans leur pays d’origine. Le refus de partager la prospérité helvétique ne serait donc pas de l’égoïsme, mais un geste en faveur de l’environnement. Ou, dit autrement, c’est en restant pauvres que les pauvres peuvent contribuer à préserver l’environnement. Ce raisonnement est le seul qui permettrait de conférer un minimum de logique au remède proposé par Ecopop. Mais il est tellement cynique qu’aucun partisan de l’initiative n’ose le soutenir ouvertement. 

Si l’on s’en tient à ce qu’elle propose concrètement, Ecocop n’est donc rien d’autre qu’une nouvelle initiative anti-étrangers. En raison de son contenu et indépendamment des sentiments profonds de ses partisans, que l’on ne peut connaître, elle est clairement xénophobe.

La deuxième proposition concrète de l’initiative est d’attribuer 10% du budget de l’aide au développement pour promouvoir la planification familiale volontaire. Cette proposition ne vise manifestement pas l’Amérique du Nord, dont les habitants ont de loin l’empreinte écologique la plus élevée. Elle vise les pays qui bénéficient de l’aide au développement helvétique, en Afrique, au Moyen-Orient, en Asie et en Amérique du Sud. Aux populations de ces pays on donnera moins pour se développer, afin de les encourager à moins proliférer. Les pauvres sont non seulement priés de rester pauvres, mais encore de réfréner leurs élans reproductifs. C’est le grand retour du « péril jaune » ou du « péril noir ». L’ahurissante arrogance, la suffisance paternaliste et, pour dire les choses simplement, le racisme flagrant, d’une telle proposition laissent pantois.

Le sophisme pseudo-démocratique

Ecopop n’est donc pas seulement stupide, en ce qu’elle menace la prospérité économique de la Suisse, mais son contenu même est profondément xénophobe et raciste. Les motivations intimes de ses soutiens peuvent constituer un intéressant sujet d’étude pour les politologues, mais elles n’ont aucune importance pour juger du texte de l’initiative.

Dire cela, les nationalistes suisses et leurs compagnons de route voudraient cependant nous l’interdire. Selon une très curieuse interprétation de la démocratie, toute critique d’une initiative populaire – surtout, voire exclusivement, si cette initiative vient du camp nationaliste – dénoterait une volonté de supprimer la démocratie directe et constituerait un « déni de démocratie ». Dans la même foulée, un texte adopté en votation populaire deviendrait sacré et toute critique à son égard serait interdite au nom du respect de la volonté populaire.

Cette théorie repose sur une confusion volontaire entre effet juridique des droits populaires et vérité absolue. Si demain le peuple suisse accepte une initiative stipulant que la Terre est plate et que le Soleil lui tourne autour, une disposition constitutionnelle juridiquement en vigueur proclamera ce dogme. Mais la Terre sera toujours aussi ronde et tournera toujours autour du Soleil.

La volonté de disqualifier toute critique des initiatives populaires repose aussi sur une conception fondamentalement erronée de la démocratie qui en retranche toute sa composante de liberté d’expression. Celle-ci est pourtant indispensable à l’exercice véritable de la démocratie. L’alternative est connue : c’est le régime du parti unique, avec des élections et des référendums aux résultats très clairs, mais sans aucune valeur.

On a donc le droit de dire d’Ecopop est xénophobe et raciste. On a le droit de dire que le vote du 9 février 2014 était catastrophique. On a le droit de dire, après un scrutin, qu’une partie des électeurs a voté de manière irrationnelle. On a le droit d’espérer tout haut que ce que le peuple a fait un jour, il le défera un autre jour.

Bien entendu, les partisans d’Ecopop avaient le droit de déposer leur initiative. Et puisqu’ils ont récolté les signatures nécessaires, ils ont droit à ce que le peuple et les cantons votent sur celle-ci. Ce droit ne leur est pas contesté. Ils ont, en outre, le droit de prétendre que leur initiative n’est nullement xénophobe et en aucun cas raciste. Les vainqueurs du 9 février ont le droit d’affirmer que ce vote a sauvé la Suisse. Ceux qui ont remporté un scrutin ont le droit de contester avec véhémence l’analyse selon laquelle les électeurs n’auraient pas été rationnels. Mais ils n’ont pas le droit d’exiger que leurs opposants se taisent « au nom de la démocratie ». La démocratie exige au contraire le débat le plus libre et le plus large. Remettre en cause le droit de critique, même virulente, dans ce débat, c’est remettre en cause la démocratie elle-même.

On maintiendra donc fermement que le texte de l’initiative Ecopop est non seulement stupide, mais aussi xénophobe et raciste.