24/10/2010

Constituante : le grand fossé

 

Séance après séance, la majorité de droite de la Constituante applique sans états d’âme, comme elle en a juridiquement le droit, son programme, rien que son programme et tout son programme. Dans de quelques cas isolés, elle perd, parce que l’UDC fait bande à part, ou parce trop de constituants de droite sont absents. Pour le reste, hormis, une inspiration soudaine et bienvenue qui lui a fait rétablir le principe d’égalité entre hommes et femmes (et lui a permis de se débarrasser d’un boulet bien encombrant en termes de communication politique), la majorité prend un malin plaisir à provoquer la minorité sur les questions sensibles pour cette dernière. Bien entendu, la minorité  proteste et fait savoir haut et fort que, dans ces conditions, elle ne soutiendra pas le projet final s’il reste conforme aux décisions intervenues ces derniers mois.

 

La majorité le prend de haut : elle ne fait qu’exercer ses droits démocratiques de majorité et la minorité est priée d’en prendre acte sans pleurnicher, de se taire poliment et d’attendre sagement que, quand tel sera son bon plaisir, la majorité l’invite à quelques pourparlers.

 

Cette réaction est doublement erronée.

 

Sur le plan démocratique d’abord. Il est évident que la majorité de la Constituante a, encore une fois, juridiquement le droit et démocratiquement la légitimité de décider ce que bon lui semble (dans le respect du droit supérieur toutefois). La règle majoritaire n’implique cependant nullement que la minorité soit privée de sa liberté d’expression. Personne à gauche n’a remis en cause la validité des décisions de la droite. Personne non plus n’a geint ou pleurniché, comme l’ont affirmé avec condescendance quelques leaders de la droite et leur prophète médiatique. En revanche, beaucoup, y compris votre serviteur, ont exprimé leur désaccord, leur déception ou leur colère. C’est notre droit inaliénable. Pour prix du plein exercice de son pouvoir majoritaire, la droite doit souffrir le léger inconvénient d’être critiquée. C’est cela aussi, la démocratie.

 

La réaction de la droite est ensuite déconcertante du point de vue politique. Une assemblée constituante n’est pas un parlement ordinaire. Elle ne siège que pour un seul mandat et doit rédiger un texte unique. Or, une constitution adoptée par la plus petite des majorités dans une assemblée n’a en pratique aucune chance devant le peuple. C’est pourquoi, j’ai toujours affirmé que le but des constituants devait être de parvenir à un texte adopté par environ les deux tiers de l’assemblée. Ce n’est certes pas une obligation juridique. Ce n’est pas non plus un impératif démocratique. C’est simplement de la sagesse politique et l’expression d’une approche non sectaire de l’écriture d’une constitution. Même dans les (rares) cas où ma position était majoritaire, j’ai ainsi toujours été prêt à faire des concessions pour élargir cette majorité, dans le but de favoriser la réussite de l’ensemble de l’exercice.

 

En choisissant de passer systématiquement en force et en prétendant réduire au silence la minorité, la droite rend très difficile une reprise ultérieure du dialogue. Une telle attitude est logique pour ceux qui, dans la majorité, ne veulent en réalité pas de nouvelle constitution, de peur qu’elle soit plus progressiste que l’actuelle. Mais elle me laisse perplexe de la part des réformateurs de droite sincères. Pensent-ils vraiment qu’ils pourront gagner devant le peuple contre l’opposition de toute la gauche, des syndicats et des forces écologistes et de défense des locataires ? Ou croient-ils vraiment, qu’après avoir consciencieusement écrasé la gauche de la Constituante et ignoré son point de vue, il leur suffira de claquer des doigts pour que celle-ci vienne négocier une capitulation douce ?

 

L’objectif d’un projet de constitution qui soit celui d’un large rassemblement au sein de la Constituante est-il donc désormais hors d’atteinte ? On peut certes le craindre, mais le pire n’est jamais sûr. Une fois le bilan de l’ensemble des débats en plénière effectué dans le calme, avec recul, et une fois les résultats de la consultation de la population analysés, il est possible qu’une prise de conscience s’effectue au sein de l’assemblée et qu’une démarche plus constructive puisse se mettre en place. Sans se bercer d’illusions, il conviendra d’accueillir avec intérêt tout frémissement dans ce sens.

16:55 Publié dans Politique | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.